« Il y avait une fois :
-Cric ! –Crac ! –Sabot ! –Cuiller à pot ! –Bateau de Dieppe ! –Vogue avec ! –Vogue aujourd’hui, vogue demain, à force de voguer, on fait beaucoup de chemin. Je passe par une rivière où il n’y a point d’eau, par un port où il n’y a point d’amarres, par un océan où il n’y a point d’îles. Je frappe à la porte et tout le monde me répond. Plus je vous en dirai, plus je vous mentirai. Je ne suis point payé pour dire la vérité.
La brume quittait à regret la terre des hommes, découvrant des îles déchiquetées, et laissant la lune s’admirer dans l’océan. Le jour ne se lèverait pas avant quelques heures, l’astre avait encore le temps de se contempler. Soudain un bruit le fit sursauter. Ce n’était pourtant qu’un pêcheur préparant ses filets sur la plage. La lune sursauta si fort qu’un morceau d’elle se détacha et tomba dans l’océan, là où se reflétait sa silhouette ronde. La rencontre entre la lune et l’océan produit toujours des effets inattendus. C’est ainsi que naquit une selkie. Cette créature fut tout de suite femme adulte, belle comme la lune car elle était sa fille. Son teint était de lait comme elle, ses cheveux longs et d’un blond nacré, ses yeux gris regardaient avec mélancolie sa mère. Créature féerique, ses mèches de cheveux devenaient de l’or. Pour la protéger de la convoitise des hommes, l’océan lui donna le pouvoir de devenir un phoque lorsqu’elle se cacherait en son sein. Elle n’aurait qu’à retirer sa peau d’animal pour redevenir femme. Elle s’appelait Seraine et son destin la cherchait déjà.
Vogue aujourd’hui, vogue demain, à force de voguer, on fait beaucoup de chemin.
Le soleil se levait à peine lorsque Brimlwyn poussa sa barque à l’eau, souriant. D’un geste de la main il fit signe à Aélfian, sa mère, qui vivait toujours avec lui et le regardait partir depuis la porte de leur maison. Pour Brimlwyn, la mer et la pêche étaient toute sa vie. Pour sa mère, l’océan était une source de crainte, comme toutes les divinités nourricières et destructrices, mais aussi de haine car elle avait vu ses six autres fils, ses frères, son père, et son mari la quitter pour cette étendue d’eau glacée et noire.
Vogue aujourd’hui, vogue demain, à force de voguer, on fait beaucoup de chemin.
La journée promettait d’être belle. Brimlwyn, d’un geste nonchalant par habitude, jeta ses filets dans la mer. Puis il s’assit dans sa petite barque, et se mit à repriser d’autres filets, à réparer des pièges. Au bout d’une heure ou deux, il se décida à remonter ses nasses, incroyablement lourdes. Le jeune homme se réjouissait déjà de sa pêche, mais il fut quelque peu déçu quand, pour seule récompense, de ses efforts, il vit un phoque pris dans ses filets. Il éprouvait un peu de pitié pour le pauvre animal qui semblait déjà connaître son sort. Brimlwyn soupira. Le jeune pêcheur ne pouvait faire autrement que de le ramener pour subvenir à ses besoins. Il décida d’attendre la fin de sa journée de pêche, espérant qu’il attraperait d’autres poissons. Alors qu’il attendait la récolte de ses filets, il essaya de dégager l’animal des filets. En voulant les couper, la lame de son couteau dérapa et perça le flanc de l’animal. Mais il n’y avait aucun bar, turbot, rouget ou sole assez gros, uniquement des petits poissons dont les écailles brillaient au soleil. C’était comme des taches argentées dans le bateau, des morceaux scintillants de lune. La mort dans l’âme, il se décida à rentrer. Le soleil allait bientôt se coucher. Déjà il s’enveloppait dans sa robe écarlate du soir, se préparant à sa rencontre quotidienne avec la lune. Ils allaient pouvoir se raconter tout ce que les hommes font de si étrange, leur lutte quotidienne pour la vie, comme ce pêcheur qui avait capturé un phoque.
Vogue aujourd’hui, vogue demain, à force de voguer on fait beaucoup de chemin.
Aelfian fut ravie de voir la bête. Leur peau était très prisée, notamment par les nobles, avec laquelle ils faisaient le sporan, cette poche devant le kilt. En attendant la découpe, elle attisa le feu et commença par préparer la friture. La lune caressait déjà la terre de ses rayons glacés quand Brimlwyn sortit pour s’occuper du phoque. Mais ce qu’il vit ne ressemblait pas du tout à un phoque. C’était une belle jeune femme à la peau blanche comme la lune, aux cheveux oscillant entre la nacre et l’or. Et elle saignait. Sa blessure semblait profonde. Le sang qui s’en échappait contrastait avec la blancheur de sa peau. Il coulait sur les galets, les peignant délicatement en rouge. Sans réfléchir, Brimlwyn prit la jeune femme dans ses bras et l’emmena dans sa masure. Il n’avait pas vu que la marée montait anormalement vite. La mer essayait de reprendre sa fille. Dans la chaumière, Aelfian accueillit fraîchement l’inconnue. Elle était si jeune, si jolie, ce n’était qu’un miroir qui lui renvoyait sa propre vieillesse. Mais son fils ne voyait ni sa rancoeur, ni son amertume, trop occupé à panser la plaie de l’inconnue. Toute la nuit il la veilla. Et au matin elle ouvrit enfin les yeux. Ils étaient semblables à l’océan. Il s’y plongea presque malgré lui. Aelfian était sortie pour laver les hameçons. Sur la grève, la vieille femme vit une chose grise, informe, un tas mou. Sans réfléchir, elle la ramassa.
Vogue aujourd’hui, vogue demain, à force de voguer, on fait beaucoup de chemin.
Les jours passaient, la jeune inconnue se rétablissait lentement. Ses moments de conscience étaient de plus en plus longs, et elle pouvait enfin marcher. Brimlwyn avait dû repartir à la pêche, et c’était désormais
sa mère qui s’occupait de sa protégée. Bientôt il l’emmena en mer avec lui. Lorsqu’elle était là, l’océan semblait plus agité, les poissons plus nombreux. Mais quoiqu’il se passa, la jeune femme gardait toujours un regard triste, mélancolique. Et un jour, Brimlwyn la demanda en mariage. L’inconnue accepta, mais lorsqu’elle accoucherait de leurs premiers enfants, son mari ne devait entrer dans la chambre qu’avec sa permission. Sinon, la future mariée ne pourrait rester avec lui. Aelfian imposa elle aussi une condition : Seraine devait filer elle-même son trousseau et plus particulièrement sa robe de mariée. La jeune femme s’enferma toute une nuit et tout un jour dans le grenier. Le mariage fut simple ; mais la mariée avait la beauté tragique d’un être fragile. Elle semblait pâle et fatiguée.
Vogue aujourd’hui, vogue demain, à force de voguer, on fait beaucoup de chemin.
Les années passèrent. Seraine ne semblait pas vieillir. La pêche était toujours aussi abondante lorsqu’elle accompagnait son mari en mer. Sans être riches, ils ne manquaient de rien. Bientôt, la jeune femme annonça à son époux qu’elle était enceinte. Seule la belle-mère ne partageait pas leur joie. Elle haïssait déjà cette bru inconnue, imposée, cette créature venue dont on ne sait où, qui se prenait pour une grande dame avec ses belles manières, venue lui ravir son fils. Comme la mer. Et l’arrivée de futurs petits-enfants, ses enfants, ne faisait qu’accroître sa haine. Elle résolut bientôt de lui tendre un piège. Elle se doutait qu’elle devait être quelque peu fée, et peut-être même de ces créatures mi humaines mi- marines appelées selkies. Alors qu’elles étaient parties au lavoir et que Seraine se penchait, Aelfian baissa brutalement le col de la chemise de sa bru, découvrant sur sa nuque un peu de fourrure blanche. Prenant cela pour ce qui lui restait de son apparence de phoque, la mère tâcha alors de convaincre Brimlwyn qu’elle était un monstre, une créature marine venue du fond des abysses pour lui ravir son âme. Son fils ne se laissa pas convaincre, mais sa mère le poursuivait avec acharnement. Elle finit par lui montrer la peau de phoque qu’elle avait trouvée il y avait si longtemps sur la plage. Et Brimlwyn se laissa convaincre. Tenant à bout de bras la peau, il entra avec colère dans la chambre de sa femme qui venait d’accoucher. Celle-ci poussa un hurlement glaçant. Brimlwyn venait de rompre son serment, la condamnant par sa trahison à retourner dans le monde dont elle était issue. L’homme le comprit instantanément, mais c’était déjà trop tard. Alors que Seraine se saisissait des deux nouveau-nés, une vague gigantesque s’engouffra dans la pièce, ses doigts d’écumes s’arrêtant aux pieds de Brimlwyn et de sa mère. L’océan ne désirait qu’emporter sa fille et ses petits-fils. La mer se retira avec eux, transformés en phoque par leur nature marine. Ce tragique événement plongea Brimlwyn dans une torpeur profonde dont il ne sortit que pour entrer dans une dépression. Il passait des heures seul, en mer ou sur la grève, à attendre le retour de sa bien-aimée. Mais Seraine ne revint jamais.
Un jour, une vague aussi gigantesque que celle qui avait emporté sa bru et ses petits-fils s’échoua aux pieds d’Aelfian, rendant la grève mouillée. Elle trébucha, glissa, et se rompit le cou. Brimlwyn lui offrit cependant une sépulture décente, mais toute cette histoire faisait beaucoup jaser au village. Il cessa d’y aller pour autre chose que pour vendre ses poissons. Et un jour il disparut. On ne retrouva jamais son corps, seulement son canot errant sur la mer, vide. Peut-être sa selkie est-elle venue l’emporter avec elle aux fonds des eaux, dans son palais sous-marin, pour qu’ils soient, enfin, ensemble,… » Sur le pont du bateau le silence se fit. On n’entendait plus que le grincement des mâts, le bruit des vagues qui clapotaient contre la coque. On ne sentait plus que le léger roulis du navire, et le vent. Chacun, marin ou simple mousse, avait le regard vague, perdu dans l’horizon, pensant à la selkie et se demandant si une autre fille de la mer n’était pas là, cachée sous la proue, écoutant leurs histoires ou attendant qu’ils tombent à l’eau pour les emmener avec elle…

3 réponses à « La selkie des îles du pays des brumes. »
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[…] J’ai d’ailleurs écrit une nouvelle, ou plutôt un conte, sur la selkie : La selkie des îles du pays des brumes. […]
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[…] l’état du héros ou des enjeux.Vous pouvez facilement décortiquer mes contes de cette façon : La selkie des îles du pays des brumes. La forêt des […]
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[…] l’état du héros ou des enjeux.Vous pouvez facilement décortiquer mes contes de cette façon : La selkie des îles du pays des brumes. La forêt des […]
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