L’esprit humain est-il fiable ? A quel point pouvons-nous faire confiance à nos sens ? Jusqu’à cette nuit, je ne m’étais jamais posée la question.
Le réveil fut brutal. Mes draps étaient collés à ma peau, plaqués sur mon visage, m’empêchant de respirer. Je me débattis un instant pour les rejeter le plus loin possible, à la recherche d’un peu d’air frais. Le ventilateur tournait toujours, ajoutant une légère brise presque inexistante mais la sueur me fit frissonner à son passage.
Une fois ma respiration calmée, je tâtonnais dans le lit à la recherche de mon téléphone. Je savais qu’il devait être quelque part car j’avais pris l’habitude de m’endormir en écoutant des podcasts. Une mauvaise habitude car les thèmes principaux de l’émission étaient des histoires d’ovnis, de fantômes et de possession. Le sujet de cette nuit portait sur les prophéties, et par une drôle de coïncidence, dernièrement, les rues de Montréal étaient remplies d’itinérants avec des pancartes annonçant la fin du monde.
La lumière du téléphone me brûla les yeux, mais je parvins à déchiffrer l’heure. 1h du matin, je n’avais dormi qu’une heure ! Avec un grognement je repoussai le téléphone, m’allongeant à nouveau, fermant les yeux, espérant me rendormir vite. Qu’est-ce qui avait bien pu me réveiller ? Bah aucune importance. Dans quelques instants j’allais sombrer de nouveau.
Mes draps me manquaient, je me sentais vulnérable sans eux. Une fois enveloppée dans ce cocon, j’étouffais de nouveau. Je n’arrêtai pas de changer de position dans le lit, aucune n’était confortable. Je m’efforçai de rester immobile, bouger dans tous les sens n’allait pas m’aider à m’endormir. C’est à ce moment que je le sentis. Il y avait autre chose… Une sensation de danger, d’une menace redoutable, omniprésente, qui s’intensifiait à chaque instant, se précisait maintenant que je l’avais remarquée.
Je rouvris les yeux. Il y avait quelqu’un. Je ne savais pas où mais je sentais sa présence. Voilà pourquoi j’étais réveillée. Merde. Comment… comment est-ce que quelqu’un pouvait être là ? Je n’avais entendu aucun bruit. Je restai un instant à fixer les ombres, l’une d’elle se détachait particulièrement… avant de comprendre que la vague silhouette venait d’un tas de vêtements posé sur la commode. Quelle conne. Evidemment. Tout ça c’était débile. J’essayais de rationaliser mais une sensation de nausée me submergea au souvenir de la première fois que j’avais eu ce sentiment… Inspirer, expirer. Je répétai l’exercice quatre fois. Il n’y avait pas de bruit. J’étais seule, totalement seule. Le contraire était impossible. Mais l’impression de présence continuait. Mentalement j’essayai de me rappeler des gestes de la soirée : j’avais bien fermé les fenêtres, la porte d’entrée, celle du balcon… Mais quelle idée de prendre un appartement dont l’escalier donnait sur la rue ! N’importe qui pouvait monter, guetter à ma fenêtre le moment propice pour rentrer. J’avais entendu trop d’histoires similaires, un instant d’inattention et un psychopathe entrait chez vous. Ou bien parfois il est déjà là, caché dans les murs. Il y a beaucoup trop de témoignages avec des personnes cachés dans les greniers.
J’essayai pendant un instant d’écouter, de guetter à la recherche de bruits suspects, d’une autre respiration peut-être, mais je n’entendais que les battements de mon cœur affolé.
J’allumai finalement la lampe de chevet, éblouissant la pièce d’une douce lumière tamisée. La chambre n’avait plus rien d’inquiétant, sauf pour un maniaque du rangement. Mais tout ce qui existait hors de mon champ de vision et de la lumière, était menaçant. L’impression d’une présence cédait la place à une sensation plus générale d’un grave danger, imminent, omniprésent. J’étais incapable de faire la différence entre une menace rationnelle et irrationnelle. Mon cerveau me montrait aussi bien des scenarios de cambriolage que de poltergeist. A cet instant je n’aurais pas été surprise de voir quelqu’un sortir du mur, ou un visage se dessiner, hurlant, poussant avec ses mains pour atterrir dans ma chambre.
Une pensée me secoua brusquement. Et si la lampe de chevet venait à griller ? Précipitamment j’allumai le plafonnier et je serrai mon téléphone dans mes mains. L’idée que tout s’éteigne était peu probable mais mon quartier était sujet aux coupures de courant… Il faut que j’allume tout l’appartement. Et des bougies. Plein de bougies.
Au moment de poser mes pieds sur le sol, je les ramenais rapidement dans le lit. Est-ce que… est-ce que j’étais sûre qu’il n’y avait personne sous le lit ? C’était un espace incertain froid, sombre et terriblement menaçant. Après-tout, comment être sûre que personne ne s’était glissé sous le lit, se faufilant dans l’appartement pendant que je rentrais les courses ou que je sortais les poubelles ? Comment être sûre qu’aucune main n’attraperait soudainement mes chevilles, me faisant basculer au sol, avant de me tirer, sans que j’aie le temps de crier ou de griffer le sol de mes ongles…
« STOP ! »
Mon cri était sorti involontairement. Je respirais trop vite, l’angoisse m’étreignait la gorge et les larmes me montaient aux yeux. Il fallait que j’arrête de réfléchir, de penser. J’avais besoin de quelque chose de tangible, où j’allais dériver, seule sur mon lit. Peut-être sans pouvoir en sortir à nouveau.
Réfléchis… C’est la troisième fois que tu te retrouves dans cette situation. A chaque fois, il n’y avait personne. La première fois tu n’avais pas pu vérifier mais c’était hautement improbable. La deuxième fois tu avais pu faire le tour de la maison, et il n’y avait personne. Enfin je crois, la maison était grande. Les deux fois précédentes étaient arrivées pendant une période de stress et d’anxiété intense. Les deux fois il y avait eu des bruits et pour l’instant il n’y en a pas. C’est un progrès non ?
Désormais j’allais éviter de regarder sur les côtés, de peur de voir surgir une main qui s’agripperait aux bords du lit. Ensuite il fallait que je parle à quelqu’un. Je saisis mon téléphone pour envoyer un message à Inès, une amie insomniaque qui lisait jusqu’à 3h du matin. Dommage, elle n’était pas connectée. Elle était peut-être absorbée dans son livre et avait mis son téléphone en mode avion. Au cas où, message envoyé, elle le lirait plus tard.
Bon et maintenant ?
Une partie de moi-même voulait se lever et faire le tour de l’appartement, regarder sous chaque meuble, chaque placard, mais la moitié paranoïaque de mon cerveau lui soufflait : qui sait ce que tu pourrais y trouver ? J’avais beau essayé de rationnaliser, me rappeler que trouver un contorsionniste dans un placard pouvait arriver mais que c’était improbable, la une petite voix anxieuse était là pour répondre « très rare ne veut pas dire impossible ».
« C’est complètement ridicule », dis-je à voix haute pour essayer de me rassurer. Une adulte de 28 ans terrorisée pour des raisons inconnues dans son appartement. J’attrapai le téléphone pour vérifier les messages. Rien. J’envoyai un message à Gabriel, un ami qui travaillait sur des jeux vidéo. Habituellement, il était en direct sur sa chaîne Twitch, en train de montrer tous les moyens pour battre les boss sur Elden Ring. Impossible d’accéder à Twitch, l’application ne s’ouvrait pas. Je soupirai d’agacement et fis ce que toute personne avec un téléphone faisait : taper ses symptômes sur Internet. Mais la page ne chargeait pas, le réseau avait disparu. J’avais oublié : vérifier ma connexion, elle était inexistante.
Je soupirai, regrettant maintenant le choix de ne pas être dans une colocation et de vivre seule dans mon petit appartement qui était si mignon il y a encore quelques heures. Il était typique de Montréal avec sa chambre ouverte sur le salon, séparés par de simples rideaux blancs. Désormais j’étais persuadée que quelqu’un était derrière, et qu’il suffisait de les tirer pour le découvrir… A bout de nerfs et soudainement obsédée par les rideaux, j’étais plus terrorisée par ce qu’il devait y avoir derrière que par le reste de l’appartement. Je bondis sur mes pieds, essayant de faire un pas suffisamment loin pour éviter toute main qui attraperait mes chevilles, et je traversai rapidement le couloir menant à la cuisine, essayant de ne pas penser aux ombres sur mes talons.
J’allumai le plafonnier et je poursuivis ma route jusqu’à la baie vitrée donnant sur le balcon arrière. Tout était sombre. Il donnait sur les jardins de mes voisins. D’habitude le jeudi vers 1h du matin, un soir d’été, il y avait toujours une lumière. Ce soir, tout était plongé dans les ténèbres. Est-ce que tout le quartier avait subi une coupure de courant sauf moi ? Ce serait étrange. Il faisait à peine moins chaud à l’extérieur tant le ciel était lourd, l’orage annoncé depuis plusieurs jours semblait sur le point d’éclater. Est-ce que c’était pour ça que tout était silencieux ? Pas de cigales, ni d’oiseaux, pas d’écureuils ni de voisins. J’avais la sensation d’être seule au monde, à tel point que j’oubliais presque la sensation de danger et de terreur imminente. Pendant que je restais assise dans la cuisine, attendant que la bouilloire soit prête pour me servir une tisane, la pièce semblait vaguement plus sûre, sans que je puisse comprendre pourquoi.
Il fallait encore vérifier le reste de l’appartement, maintenant que j’avais commencé. J’attrapai une poêle et je fermai la porte sur le balcon. On ne sait jamais. Sans oublier de tirer les rideaux. Se retourner pour se retrouver soudain face au visage d’un homme ou voir deux points rouges vous fixer depuis les buissons, c’est si vite arrivé. Le reste de l’appartement était tout aussi vide. « Évidemment » dis-je à voix haute pour marteler ma propre stupidité. Personne derrière les rideaux, les fenêtres étaient bien fermées, les verrous tirés. Personne derrière le rideau de douche, j’aurais presque eu envie de me détendre dans un bain si je n’étais pas aussi inquiète à l’idée de regarder dans un miroir. Mon courage a ses limites.
Je revins sur le balcon en soupirant et je récupérai au passage ma tisane, trop infusée. Le sentiment de danger était toujours présent mais moins envahissant. Pourquoi est-ce que personne ne répondait ? Est-ce que tout le monde dormait ou avait décidé de se déconnecter ? Je me sentais seule. A cet instant, une notification s’afficha sur le téléphone accompagnée de la sonnerie. Un courriel. Un courriel ? Sans réseau ? La luminosité m’aveugla un instant, le temps de la baisser et je pus lire l’objet « MATHILDE LIS IMMÉDIATEMENT CECI ». Un spam de toute évidence. Je ne pris pas la peine de l’ouvrir. C’était étrange de le recevoir maintenant, alors que je n’avais plus de réseau.
L’air dehors était plus lourd de minute en minute. Je passai le doigt sur l’écran pour regarder l’application météo le courriel était déjà hors de mon esprit. La prévision du jour, la même depuis une semaine, était de gros orages, une bonne tempête. Evidemment, les jours suivants ne s’affichèrent pas.
Peut-être que l’orage, avec ses nuages chargés d’électricité, perturbait la connexion ? Alors que je m’apprêtai à reposer le téléphone, un nouveau courriel apparu. « MATHILDE 111 URGENT !!! ». Je poussai un grognement. « Spam de merde ». A qui j’avais vendu mes informations pour qu’ils connaissent mon prénom et passent le filtre anti spam ? Mais bon, c’est bizarre qu’il n’y ait que ce courriel qui arrive. J’hésitai un instant, le doigt suspendu au-dessus de la notification… J’appuyai presque sans m’en rendre compte.
L’émetteur était GODMOTHER. Ma marraine. Mais ma marraine n’aurait jamais écrit en anglais, elle se disait trop québécoise pour le faire. En ce moment elle devait être dans les Keys, sans doute sur Key West ou quelque part entre les Bahamas et Porto Rico. Son compte avait dû être piraté.
Le contenu du message était… bizarre. Je regrettai immédiatement d’avoir ouvert ce courriel.
« MATHILDE… TROP TARD POUR NOUS… FIN…TU AS RAISON… DANGER… EN !!! DANGER COMME DAGUE MAINTENANT !!! RENTRE. »
Un frisson glacé descendit le long de mon échine et je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil autour de moi, scrutant les ombres avec anxiété. Au bout du couloir, mon casque de vélo accroché à la patère au-dessus de ma veste donnait l’illusion d’une personne adossée contre le mur. Je me levai d’un bond, attaquée par une nouvelle vague de panique, décidée à me réfugier dans le salon. Je ne pus m’empêcher de lire le premier courriel, presque identique au deuxième. Mue par la sensation persistante d’un danger imminent, je fermai la porte du salon. Est-ce que cette peur allait me quitter un jour ?
Au-dehors j’entendais le vent cogner furieusement autour de l’appartement.
J’essayai d’appeler ma marraine mais il n’y avait pas de réseau.
Un autre courriel arriva.
Il était encore plus bizarre, si c’était possible. Un autre spam. Tellement cliché qu’il en était ridicule. Un prince égyptien nommé Bélial me proposait argent, sécurité, prospérité. Si c’était une blague, elle était de très mauvais goût. « Vous avez de la chance, VOUS avez été choisie !! La fin approche et je suis à la recherche d’une personne de confiance. J’ai décidé de vous sauver de la désolation imminente. Vos nuits seront désormais paisibles et vous vous sentirez en sécurité. » Merde. Comment un spam pouvait être aussi…pertinent ? Il demandait seulement de lui promettre un service, quand le temps sera venu.
Sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que pourquoi pas, peut-être que la terreur me rendait folle, et quitte à passer la pire nuit de sa vie autant aller jusqu’au bout, je répondis oui. A peine mon doigt avait-il effleuré le bouton d’envoi, le sentiment de danger qui m’accablait disparu. Bizarre le cerveau humain quand même. Un sacré effet placebo. Dehors le vent redoubla de force, de toute évidence l’alerte tornade ne s’était pas trompée cette fois.
Je me sentis soudain accablée par la fatigue. Rien d’étonnant après cette nuit. Avant même d’avoir pu aller jusqu’au lit, je m’endormis sur le canapé.
A mon réveil, tout était étrangement silencieux. Les travaux habituels dans la rue ne m’avaient pas réveillée. Je jetais un coup d’œil au téléphone. Merde il était 10h passées ! Je m’habillai en vitesse, presque entièrement reposée, les événements de la veille étaient flous et lointains. Une excuse, il fallait que je trouve une bonne excuse pour arriver autant en retard au travail. J’étais trop absorbée pour penser à autre chose en ouvrant la porte. C’est pour cela que je ne compris pas tout de suite ce que je voyais. Un paysage de ruines. Le vent ne soufflait plus. Autour de moi il n’y avait que des décombres des maisons, des arbres en morceaux, des voitures retournées, pliées.
Mon cerveau était devenu blanc. Le choc m’empêcha de respirer. Ding ! La sonnerie du téléphone. Il n’y avait qu’un seul message. Un autre courriel. Il était de Bélial « Merci pour votre confiance. Profitez bien de votre investissement ! Nous reviendrons vers vous ultérieurement ».
FIN
Si cette histoire vous a plu, n’hésitez pas à la partager, à donner votre avis ou à en lire d’autres ! Pourquoi pas celle-ci ? Objects in mirror are closer than they appear. (Pas d’inquiétude elle est en français)
4 réponses à « Damnum Fatale »
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[…] Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Si vous avez envie de lire une histoire effrayante inspirée par la maison, c’est ici : Damnum Fatale […]
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[…] Exercice express :Écrivez 500 mots d’une scène (ou une courte nouvelle), laissez reposer 24 h, puis retirez 10 % du texte sans supprimer d’informations. Cette technique m’a beaucoup aidée pour ma nouvelle Damnum Fatale. […]
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[…] Exercice express :Écrivez 500 mots d’une scène (ou une courte nouvelle), laissez reposer 24 h, puis retirez 10 % du texte sans supprimer d’informations. Cette technique m’a beaucoup aidée pour ma nouvelle Damnum Fatale. […]
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[…] Une atmosphère que l’on retrouve dans ma nouvelle Damnum Fatale. […]
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